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La jeunesse d’André Tardieu me fait encore penser à certains de mes oncles et tantes qui, nés et nourris dans un milieu fortuné respirant l’aisance et la sécurité, ont pu étudier sans risque et sans stress, éventuellement longuement, puis y briller à la seule condition d’y trouver de l’amusement ou un moyen d’assouvir une ambitieuse vanité. Le phénomène est encore aggravé par le contexte parisien, l’extraction bourgeoise et une fratrie dérisoire, toutes choses réunies en André Tardieu, ce qui explique le décalage d’un demi-siècle entre sa personne et ses émules anonymes de Toulouse et de province.

Cette vanité juvénile, dont le défend (ou, plutôt, veut le défendre) pourtant son biographe, est en tout cas manifeste (ce qui ne signifie pas qu’elle ne finira point par passer) dans la volonté propre : le passage du coq à l’âne, le suivi des passions, l’absence d’état défini… le tout aboutissant en l’embrassement de carrières au mieux indifférentes, à l’extrême limite, au pire déshonnêtes à leur façon : la fonction publique, rémunérée sur le dos des contribuables contraints, sans leur consentement et donc sans réel service possible ; le journalisme, d’abord couvert sous l’anonymat soufflé par le devoir de réserve des fonctionnaires, puis éclatant par les pores de l’orgueil en se mêlant à différentes « affaires » qui, si jamais elles n’avaient guère existé par la corruption (jamais positivement prouvée par les accusateurs du « Mirobolant »), n’en ont pas été moins réelles par l’influence exercée – d’aucuns parleront de « lobbyisme » avant l’heure (?) : c’est simplement le lot du républicanisme – ; la politique enfin, dans un sinistre mélange des genres avec la plume quotidienne alors si hautement rémunérée, reflets d’une vanité démesurée.

Au moral, rien de plus réjouissant : vice de la chair, entretien d’une maîtresse officielle, aucune fondation de foyer au meilleur de l’âge, le goût des spectacles, la passion du boire et du manger à la façon des grasses élites urbaines qui engloutissent sans jamais avoir eu la sueur au front – ce qui singularise à jamais le rapport à la nourriture et à la boisson, concernant la quantité aussi bien que la qualité, mais également la substance.

Dans ce vaste tableau, peu élogieux, nous trouvons donc en André Tardieu le parangon du parfait petit républicain de la capitale, qui, croyant bien faire, ne cessera de détruire, caractère encore lisible dans le patriotisme de sa famille : celle-ci, comme lui-même au demeurant, est persuadé d’être et de connaître la France, pour le simple fait d’appartenir à la classe ou – mieux – au groupe qui en tient malheureusement les rênes – et peut donc en changer, progressivement, le visage. Cette réalité est aggravée par l’assurance sans réserve dont font preuve ces gens-là. Sans doute, Tardieu n’a pas fait partie des hauts cénacles actifs de la franc-maçonnerie, mais il a facilement été, comme naturellement de par son milieu, un produit et un instrument de ses desseins.

Catholique de nom, il s’éloigne de la vérité par son service infatigable de la IIIe République dont il partage tous les travers. Dreyfusard, il montre qu’il subit le déterminisme de son couvoir, au mépris de la prudence, de la probabilité et de la recherche du vrai ou du bien. Conservateur, il manie parfaitement – comme bien d’autres – le libéralisme financier, politique et moral, qu’il incarne d’ailleurs dans la pratique, de façon à anesthésier les velléités de résistance. Patriote et national, il prend le contre-pied de la patrie réelle d’un Charette (digne héritier quant à lui, en somme, de celle de saint Augustin et des anciens provinciaux de la Rome antique) pour se mettre à la suite des révolutionnaires ayant conçu l’idée d’une « France » artificielle à mille lieues de la réalité.

2 pensées sur “André Tardieu, compris ou incompris ? (2e partie)”

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